La Parole au service de l'Action Sociale

 

Seine-St-Denis, naissance d’un ghetto

Rubrique : Publications

Symbole de la banlieue et de ses convulsions, le département de la Seine-Saint-Denis défraie régulièrement l’actualité avec ses faits divers et ses émeutes. Pour comprendre comment s’est construit un tel échec social et urbanistique, la cinéaste Yamina Benguigui, auteur de Mémoires d’immigrés, s’est plongée dans un siècle et demi d’histoire. Son long-métrage documentaire, 9/3, mémoire d’un territoire, est le fruit d’un riche travail d’enquête auprès des habitants et d’entretiens avec des spécialistes - historiens, sociologues, architectes ou politiques.

En aparté, 7.8.9 vous conseille de lire aussi : "Seine-Saint-Denis, une mémoire sélective" ou les oublis (volontaires ?) de la cinéaste autour de l’histoire de ce département.

A lire aussi : "L’invention des quartiers sensibles"

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

 

 

A l’aide de portraits actuels et d’archives originales, il se démarque résolument des reportages spectaculaires, catastrophistes ou naïfs, et privilégie l’analyse et l’explication. Le ton, pourtant, n’est jamais froid ni clinique : sous le savoir percent une empathie manifeste de la cinéaste pour ces populations délaissées et une colère sourde contre les pouvoirs successifs qui ont organisé leur relégation. "Sacrifiés", le mot revient dans la bouche de plusieurs experts, à propos de ce territoire et de ses habitants, tant la continuité des décisions politiques qui organisent le désastre est impressionnante.

L’histoire commence au XIXe siècle. Paris se veut Ville Lumière, phare international, et repousse ses industries extra-muros, vers l’est, afin que les fumées ne soient pas rabattues vers les quartiers aisés de l’Ouest. Des milliers d’industries lourdes et polluantes se concentrent ainsi sur les franges nord-est de la capitale. Des images montrent les sacs de sulfate d’ammoniaque maniés à main nue. "Les ouvriers travaillaient dans des conditions abominables, explique l’historien Alain Faure. Certaines usines étaient réputées être des mouroirs. Les ouvriers les appelaient des "Cayenne", en référence au bagne. "

 

CRISE GÉNÉRALE DU LOGEMENT - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

 

La main-d’oeuvre arrive des provinces françaises, puis d’Espagne, de Russie, d’Allemagne, de divers pays européens. Elle vit sur place, sans eau courante, sans éclairage, sans hygiène. La construction des usines précède celle des égouts : "Des enfants tombent et se brûlent dans les rejets d’eaux acides qui coulent en pleine rue", raconte l’historienne Anne-Cécile Lefort. A la veille de la guerre de 1914, les rabatteurs amènent des enfants d’Italie, puis d’Espagne pour travailler à l’usine, comme le montrent des images de gamins à des postes de travail dangereux.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la crise générale du logement se traduit par la multiplication des taudis : 200 000 en région parisienne, précise l’ancien ministre Pierre Sudreau. La main-d’oeuvre afflue depuis les colonies, car l’industrie a besoin de toujours plus de bras. Quand l’Etat décide de construire des grands ensembles, sur les 36 construits en région parisienne, 28 le sont en Seine-Saint-Denis. Il y enverra les populations démunies - rapatriés pauvres d’Algérie, Antillais amenés en masse sous de Gaulle pour désamorcer les révoltes des jeunes des îles... Ginette René, Guadeloupéenne de Bobigny, a fait partie de ces recrues : "Vous êtes une fille de 20 ans, pas mariée, vous avez un enfant, vous vivez encore chez vos parents faute de trouver du travail, et on vient vous promettre l’Eldorado. Vous n’hésitez pas, vous partez."

Jusqu’aux années 1950, la Seine-Saint-Denis ne compte aucun lycée et bien peu d’infrastructures sociales, à l’exception de celles mises en place par les élus communistes de cette "ceinture rouge". "J’ai été la seule élève de ma classe à aller au lycée, raconte Georgette Uloa, petite-fille d’immigrés espagnols. Il fallait prendre le métro pour se rendre à Paris. C’était un autre monde." L’historien Jacques Girault décrit "l’enfermement dans le milieu ouvrier", tout en précisant que l’identité ouvrière est alors vécue avec fierté.

La politique de déconcentration industrielle entraîne le départ de nombreuses usines et la perte des emplois qui en dépendent, tandis que les attributions de logements sociaux continuent à réunir les populations les plus pauvres. Commence alors l’ère du chômage, de la maladie, des drogues. "Certains parents ont perdu trois ou quatre enfants. Ils étaient dépassés et ne comprenaient pas ce qui arrivait", estime Yahia Bellakhal, dont le père, ancien ouvrier d’Idéal Standard, ne voulait pas avouer son licenciement : "Je me souviens de ses quintes de toux. Il voulait nous montrer qu’il était encore le héros de l’histoire, mais j’ai compris qu’il fallait aller voir ailleurs."

Les logements vieillissent mal, faute d’entretien : "Ils mettent les gens dans des ghettos, après on peut rester six mois sans ascenseur. On habite au 18e étage et il faut bien sortir", dénonce Ginette René.

 

UN TERRITOIRE POLLUÉ - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

 

Aujourd’hui, l’ensemble du territoire est gravement pollué, expliquent plusieurs experts. Les bombardements sur les usines pendant la seconde guerre mondiale, l’accumulation de matières dangereuses ont contribué à déposer dans les sous-sols des hydrocarbures, des métaux lourds, de l’arsenic, etc. Selon des études citées par Anne-Claire Lefort, acides sulfurique et citrique, soude et plomb ont contaminé les nappes phréatiques. Le dynamitage des barres d’immeuble, dans les années 1990, a projeté des poussières d’amiante dans tout le voisinage. De nombreuses écoles sont bâties à moins de 500 mètres d’un établissement gravement polluant.

La construction du stade de France et l’implantation de bureaux et d’entreprises à proximité dynamisent certaines zones du département. Mais les emplois ne concernent pas les habitants. Comme le déplore Georges Guilbert, ancien président de la chambre de commerce et d’industrie, "quand Air France a embauché 1 500 personnes à Tremblay-en-France, seulement cinq d’entre elles venaient du 93".

Lycéen vivant dans la cité des Bosquets, à Montfermeil, Abderrahim explique que ses frères ont tous fait des études supérieures. L’un est devenu chauffeur de taxi, après avoir envoyé en vain des centaines de CV. L’autre a fini par décrocher un emploi, grâce à une petite ruse : "Il a enlevé l’adresse "93 Montfermeil" et écrit "94 Vincennes". "

 

9/3, mémoire d’un territoire, lundi 29 septembre à 20 h 50 sur Canal+. Le film sortira en salle en fin d’année..

 

Catherine Bédarida pour Le Monde